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S’opposer à la réforme de l’orthographe

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S’opposer à la réforme de l’orthographe, c’est « mutiler la France »

Voici à peu près 24 heures que tout Internet frémit et tremble à la nouvelle : une réforme de l’orthographe viendrait d’être mise en place, et tout ça arrive à la rentrée prochaine.

Tremblez, nénuphars, et planquez les oignons, un certain nombre de mots disparaîtraient donc à la rentrée dans leur orthographe correcte pour nos chers bambins : s’entraîner, maîtresse perdraient leur accent circonflexe, week-end et mille-pattes leur tiret, les après-midi prendraient un s au pluriel, etc.

D’où une reprise en masse sur Facebook et sur Twitter – avec naturellement des commentaires qui finissent par devenir franchement drôles :

Passons sur le fait que, si l’accent circonflexe doit bien disparaître sur le u, «  jeûne  » n’est pas touché [PDF] par la réforme (précisément parce qu’il y a une ambiguïté – point 4)  ; et sur le constat que la structure modale de la langue française n’a pas grand-chose à voir avec les variations de la graphie.

Oublions aussi un instant que tous ceux qui se gaussent de la réforme n’ont pas dû souvent se retrouver face à une classe avec des élèves en difficulté, à devoir leur expliquer que le «  i  » dans «  oignon  » est là pour faire joli ou que le 2e accent d’ «  événement  » ne se prononce en fait pas comme ça s’écrit.

Non, la première question qu’il est bon de se poser, c’est  : pourquoi maintenant  ? C’est-à-dire que cette réforme a eu lieu en 1990, qu’elle est présente dans tous les programmes depuis (ça fait donc 25 ans) – tout en admettant une tolérance pour les anciennes graphies, laquelle tolérance n’a pas disparu. Il semble juste que davantage de manuels aient décidé de l’appliquer à la rentrée prochaine, mais ce n’est même pas si évident.

On peut d’ailleurs rappeler que déjà à l’époque, les oppositions étaient bien compactes, comme le retrace François de Closets dans son livre « Zéro faute. L’orthographe, une passion française » (Fayard, 2009)  : on vit alors se multiplier les pétitions et comités contre la réforme, dont la constitution d’un mouvement «  le Français libre  » par François Bayrou (avec Cavanna, Sagan, Finkielkraut ou encore Michel Tournier) et une action de l’association «  pour la sauvegarde de la langue française  » qui lança une pétition nationale contre les rectifications fin décembre 1990.

D’où des citations d’anthologie, notamment de Jean d’Ormesson qui se répandait déjà pour affirmer que la réforme était «  la prime aux cancres  », que «  le français se désagrègera à grande vitesse  », et même que «  Corneille et Racine deviendront illisibles dans le texte  » (je cherche encore la logique derrière celle-là).

Et pourtant on se retrouve donc exactement au même point qu’il y a 25 ans, avec un amas de commentaires sur le ton de la nostalgie et de la déploration, par rapport à l’époque «  où l’on savait écrire le français  ».

On a en effet du mal à voir en quoi et pourquoi le débat se réveille maintenant, à moins de supposer comme le fait le directeur du Conseil national des programmes, Michel Lussault, que le tout ne joue sur une confusion avec la réforme des programmes du collège (qui n’a rien à voir) – peut-être pour déclencher un nouveau round de débat et d’indignation sur cette réforme (et franchement, on s’en passerait).

L’orthographe est mobile

Surtout, c’est peut-être l’occasion d’enfoncer des portes ouvertes, et de rappeler des évidences, au premier lieu desquelles le fait que l’orthographe est essentiellement mobile, depuis toujours, et que l’idée de refuser des évolutions (ou des réformes pour intégrer ces évolutions) est proprement à se taper la tête contre les murs.

Le nombre d’exemples que l’on pourrait mobiliser est à peu près infini, et sans même aller chercher le français médiéval (ce serait trop facile [PDF]), si l’on s’en tient par exemple à un par siècle (et piochés à peu près au hasard)  :

XVIe siècle  :

«  C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. (…) Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis.  »

XVIe siècle – Montaigne, » Essais », livre I

Effectivement, un peu «  naïfve  » comme forme, vu d’aujourd’hui, pas vrai  ?

XVIIe siècle  :

« Pour moy ie n’ay iamais presumé que mon esprit fust en rien plus parfait que ceux du commun : mesme i’ai souuent souhaité d’auoir la pensee aussi prompte, ou l’imagination aussy nette et distincte, ou la memoire aussy ample, ou aussy presente, que quelques autres. »

Descartes, « Discours de la méthode », 1637

Indifférenciation des «  i  » et des «  j  », «  y  » finaux, etc… Pas facile à manier, comme version de l’orthographe.

A partir de la fin du XVIIe siècle, l’Académie française nouvellement créée par Richelieu s’attache à standardiser (et dans une certaine mesure à moderniser) l’orthographe, et la différence avec aujourd’hui est donc moins choquante, mais un simple coup d’œil au » Dictionnaire de l’Académie » même de 1740 (3e édition) permet de mesurer l’écart avec aujourd’hui :

«  Quand l’Académie travailloit à la premiére Edition de son Dictionnaire, laquelle parut en mil six cent quatre-vingt-quatorze, nos Prédécesseurs crurent qu’il seroit instructif d’y ranger les mots par racines, c’est-à-dire, de placer tous les mots dérivez ou composez, à la suite du mot primitif dont ils viennent, soit que ce primitif ait son origine dans la Langue Françoise, soit qu’il la tire du Latin, ou de quelque autre Langue. On crut encore devoir s’attacher à l’orthographe qui pour lors était généralement reçûe, et qui servoit à faire reconnoître l’étymologie des mots.  »

Préface

On voit donc assez clairement l’écart avec l’orthographe actuelle  : c’est assez dire à quel point cette version du français sur laquelle tout le monde se crispe est elle-même l’héritière d’évolutions et de réformes en tous genres (en particulier de l’imposition brutale de l’orthographe réformée de l’Académie française par le gouvernement Guizot au début des années 1830, qui en fait une épreuve centrale pour le recrutement des fonctionnaires).

La crispation identitaire

Mais au-delà de son absurdité, il est particulièrement intéressant de voir de quelle manière cette phase de déploration orthographique s’imbrique dans un discours global de la nostalgie, particulièrement forte sur certains réseaux sociaux.

Evidemment on peut y voir dans une certaine mesure un avatar de la distinction au sens bourdieusien, c’est-à-dire une défense par les groupes dominants culturellement (ceux qui maîtrisent l’orthographe) d’une des caractéristiques qui les distinguent – et Bourdieu l’identifiait déjà clairement en 1977  :

«  A travers la valeur de ce produit de marché qu’est la langue française, un certain nombre de gens défendent, le dos au mur, leur propre valeur, leur propre capital. Ils sont prêts à mourir pour le français… ou pour l’orthographe ! De même que les gens qui ont passé quinze ans de leur vie à apprendre le latin, lorsque leur langue se trouve brusquement dévaluée, sont comme des détenteurs d’emprunts russes…  »

« Questions de sociologie », Les Editions de Minuit, 1980

Mais il est probable qu’il se joue là-dedans plus qu’une logique sociale, et que la correction de la langue française a une valeur d’attache identitaire pour bien plus de monde. Il n’est ainsi pas nouveau que l’on entende déplorer les ravages du «  langage texto  », par à peu près tout le monde, et le fait est que l’omniprésence de l’écrit accélère sans doute ses mutations, et le sentiment d’insécurité langagière qui en découle, comme le pointait un rapport [PDF] de 2005 sur le bilan de la réforme orthographique :

«  La réforme est assimilée hâtivement aux libertés du “ cyberfrançais ”, et l’utilisateur ne sait plus à quelle autorité se fier pour s’approprier la maitrise d’une langue dont la fixité lui semble désormais alétoire… Evidemment, dans le duel constant entre unité et diversité qui motive les avancées de la langue dans son ensemble, le débat sur l’orthographe se confond ici – par désinformation ou par fantasme – avec le débat sur la langue. Il n’en reste pas moins que la stabilité de l’orthographe concourt à un sentiment de permanence de l’outil linguistique, lequel offre la rassurante impression de garder le contrôle sur son propre instrument de communication.  »

Nostalgie d’un passé fantasmé

Enfin, il n’est pas interdit de voir, à travers les odes et les hommages à la beauté du français, une sorte d’écho et de nostalgie envers le prestige passé de la langue française, et l’époque où elle était signe de distinction par excellence dans toute l’Europe, comme le rappelait dans le même rapport l’universitaire Michel Masson, professeur émérite à Paris-III  :

«  Du XVIIe au XIXe siècle, la France a joui d’une puissance matérielle et diplomatique immense tandis qu’elle donnait naissance à une profusion d’artistes et que sa langue, bénéficiant de ce prestige, se répandait dans toute l’Europe. (…) Il est vu comme un nouveau latin et même plus  : comme l’idiome parfait. Si parfait qu’il en devient une entité idéale, à la limite inaccessible, qu’on se doit de protéger sourcilleusement et de glorifier (…) dans un culte qui n’a cessé d’être célébré jusqu’à nos jours.  »

Ce qui empêche opportunément de voir la réalité de sa pratique et de son identité, comme conclut parfaitement le même Michel Masson, s’adressant aux nostalgiques et aux crispés du français  :

«  Ils s’adossent à la glorieuse histoire de notre langue mais ils n’ont guère consacré de temps à étudier et méditer cette histoire. Il faudrait donc, en particulier, leur rappeler que l’orthographe française est une invention récente (…) et surtout qu’elle s’est constituée par réformes successives – on n’en compte pas moins de huit – de sorte que s’opposer à toute nouvelle réforme, c’est bafouer notre tradition, c’est mutiler la France.  »

Sources :  rue89.nouvelobs.com

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